Cartographie du désastre

Laurent Buffet

Elena Costelian est venue à Tchenobyl par les chemins de son enfance. Née en Roumanie sous le régime de Ceausescu, exilée en France à l’âge de 12 ans, elle n’eut de cesse, depuis, dans des dispositifs scéniques aux confins de l’installation et de la performance, d’interroger l’Histoire politique du XXe siècle qui marqua si profondément son histoire personnelle. Le travail qu’elle a engagé en 2010, en se rendant en Ukraine aux abords de la zone contaminée par l’explosion de la centrale nucléaire, pourrait être compris comme une nouvelle exploration des territoires de cette enfance, afin, peut-être, d’en toucher cette fois les frontières spatiales et temporelles. Mais la catastrophe de Tchernobyl est bien davantage que la simple anticipation de la fin du régime soviétique, avant-garde du « communisme réel » dont elle eut à subir l’oppression dans son propre pays. À maints égards, le désastre du 26 avril 1986 signe la fin de la modernité elle-même, entendue comme une ère historique régie par l’« horizon d’attente » (Koselleck) d’un progrès social associé aux progrès de la connaissance scientifique. Davantage que les Première et Seconde Guerres Mondiales, où les méfaits technologiques étaient encore imputables à des intentions humaines, la catastrophe de Tchernobyl ouvre une ère nouvelle où les applications de la science s’avèrent, non plus nuisibles par mésusage, mais intrinsèquement néfastes, selon une perspective devenue planétaire depuis que nous constatons l’extinction endémique de nombreuses espèces et les conséquences du réchauffement climatique. En un temps où l’art est à ce point hanté par la question des ruines – non plus celles, antiques, chères aux romantiques du XIXe siècle, mais par les ruines de la modernité elle-même – Tchernobyl pourrait représenter la ruine moderniste par excellence. Dans un renversement que cette même modernité, au regard de laquelle l’Histoire avait un sens, aurait qualifié de « dialectique », la zone sinistrée par les effets de la technologie la plus exigeante, la plus avancée, la technologie nucléaire, coïncide dès lors avec l’antinomie de l’esprit scientifique que représente la subordination au sacré, comprise comme l’inclination de l’homme devant des lois invisibles qui dépassent l’entendement humain – ce dont Stalker, le film de Andreï Tarkovski sorti en 1979, apparaît aujourd’hui comme la troublante prophétie. « On peut comprendre la guerre… mais cela ? », lit-on dans La Supplication, le livre documentaire de Svetlana Alexievitch qui relaye de bout en bout l’effroi suscité par l’incompréhensible. Produit de l’ingénierie humaine, le nuage radioactif a réveillé la terreur, que l’ingénierie humaine pensait avoir à jamais reléguée dans un passé archaïque, à l’encontre de ce qui excède la possibilité humaine de penser et d’anticiper les phénomènes de la nature. D’un sujet aussi grave, nourri par des rencontres faites sur le terrain, Elena Costelian a déjà tiré une exposition, présentée en 2012 à la Kunsthalle de Mulhouse. Composée de films documentaires, de photographies, d’un décors reconstitué à partir d’une image faite dans les ruines de Pripyat, la ville jadis construite à proximité de la centrale, Tchernobyl Tour entendait, entre autres, dénoncer l’exploitation spectaculaire de la catastrophe, avec, en ligne de mire, les activités d’une agence de voyage éponyme qui officie sur les lieux. Tchernobyl faisant sans doute partie de ces sujets dont on ne vient jamais à bout ; depuis, Elena Costelian poursuit son questionnement sur la représentation de la zone, à partir de l’expérience personnelle qu’elle en a faite. Elle présente ici une nouvelle série de cartes qui dessinent les contours de la menace radioactive, de la mémoire meurtrie et du spectre de la disparition. Une cartographie du désastre.